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"Karim" ou "Nicolas", comment s'appellent (vraiment) les petits-enfants d'immigrés maghrébins?

Quels prénoms sont donnés, aujourd'hui, aux descendants d'immigrés maghrébins ? La question obsède le polémiste Eric Zemmour, qui a proposé ce week-end de bannir les prénoms arabo-musulmans de l'état civil français. Mais elle intéresse aussi les chercheurs spécialisés dans les études démographiques et ils ne sont pas d'accord. Le socio-démographe du CNRS Jean-François Mignot conteste avec virulence les conclusions d'une étude de référence sur la question, qui fait de « Nicolas » l'un des prénoms les plus donnés aux petits-enfants d'immigrés maghrébins.

Image d'illustration

Par : Marianne / marianne.net

L'intégration passe-t-elle forcément par le prénom ? Ce samedi dans On est en direct, la nouvelle émission politique de France 2, le polémiste et probable futur candidat à l'élection présidentielle Eric Zemmour est revenu sur l'une de ses marottes, le port obligatoire d'un prénom français, en proposant de rétablir la loi de 1803 : « un Français n'aura pas le droit d'appeler son fils Mohammed. » Ici, Eric Zemmour semble dire deux choses. La première, que les populations descendantes de l'immigration maghrébine porteraient plus fréquemment des prénoms issus de leur culture d'origine, dite arabo-musulmane, que de prénoms issus du pays de naissance ; la seconde, que le port d'un prénom arabo-musulman en France serait un obstacle à l'intégration des populations immigrées et descendantes d'immigrés. En 2019 déjà, il s'attaquait à la chroniqueuse des Terriens du dimanche Hapsatou Sy sur C8 : « Votre mère a eu tort de vous appeler ainsi. Elle aurait dû prendre un prénom du calendrier et vous appeler Corinne par exemple, ça vous irait très bien. »

À l'époque, une étude de l'Institut national des études démographiques avait poussé certains médias à trancher le débat. Ses auteurs, Patrick Simon et Baptiste Coulmont, y expliquaient alors que 77 % des descendants d'immigrés maghrébins portent un prénom issu « de la population générale » et donc non arabo-musulman. Selon ce travail de recherche, les trois premiers prénoms masculins les plus portés par les descendants d'immigrés maghrébins seraient : Yanis, Nicolas et Mehdi. Une conclusion qui avait fait couler beaucoup d'encre et qui a déclenché, le 6 août 2021, une virulente réponse du socio-démographe du CNRS, Jean-François Mignot. « Pour moi, ces résultats étaient tellement contre-intuitifs qu'ils méritaient vérification », explique-t-il à Marianne.

Haro sur Nicolas

Dans le viseur du chercheur, la présence du prénom « Nicolas » à la deuxième place du classement. Dans un document de 357 pages, à mi-chemin entre le réquisitoire et la démonstration scientifique, il accuse ses deux confrères de fraude et exige le retrait de leur enquête. Il affirme également que l'enquête statistique « Trajectoires et origines » (TeO), utilisée par Baptiste Coulmont et Patrick Simon, prend indûment en compte les descendants de pieds noirs, ce qui ferait mécaniquement augmenter le nombre de prénoms français parmi les descendants d'immigrés maghrébins.

En utilisant la même catégorisation des prénoms que l'Ined, Jean-François Mignot aboutit à la conclusion selon laquelle « les petits-enfants d’immigrés du Maghreb sont non seulement ceux qui portent le plus souvent un prénom spécifique à leurs origines, mais aussi ceux qui portent le moins souvent un prénom "français" ». Des résultats très éloignés de ceux présentés par Coulmont et Simon. Au lieu de « Yanis » et « Nicolas », Jean-François Mignot assure que « Karim » et « Nassim » sont les deux prénoms les plus portés en France par les petits-enfants d'immigrés maghrébins.

Selon ces mêmes résultats, ils seraient 49 % - et non plus 23 % - à porter un prénom arabo-musulman. « Que l’erreur de classification dans l'enquête TeO soit de bonne foi, je veux bien le croire explique Jean-François Mignot à Marianne. Mais que des chercheurs de ce calibre, l’un connu pour ses recherches sur les prénoms, l’autre sur la population maghrébine, ne voient pas leur erreur statistique dans ces résultats et décident de publier l’enquête, je ne peux pas l’imaginer. »

Accusation de fraude

Les accusations de Jean-François Mignot vont plus loin. Pour pouvoir vérifier les résultats de Coulmont et Simon, le chercheur assure avoir dû batailler avec ses confrères « pendant plus de vingt mois, en dépit de toutes les règles de la recherche scientifique ». À une première conversation, plutôt cordiale, ont succédé des échanges de mails musclés. À Marianne Jean-François Mignot explique n'avoir « pas eu de réponse cohérente quant à la méthodologie utilisée pour aboutir à de tels résultats ». C'est cette méthodologie, une liste de 18 163 prénoms associés à une origine linguistique, qu'on tardera, vingt mois durant, à lui envoyer. « Il me semble que les auteurs m’ont baladé pour que je ne puisse pas vérifier les données de cette enquête » accuse-t-il aujourd'hui.

Contactés par Marianne, les deux auteurs ainsi que Magda Tomasini, la présidente de l’Institut national des études démographiques (Ined), assurent que la méthodologie des chercheurs contient des données sensibles, soumises au secret statistique. « Il y a des raisons de confidentialité, maintient à Marianne Patrick Simon. Il a été décidé de mettre à disposition ces données à la communauté scientifique après un délai d'un an. »

La direction de l'Ined nous a indiqué avoir retiré, à titre conservatoire, l'étude de Simon et Coulmont de 2019, le temps de prendre connaissance du travail de Jean-François Mignot. Le lendemain « l'article était de nouveau disponible, assorti d'une mention de la critique qui lui était faite, puis complété les jours suivants de la réponse des auteurs. Aucun argument ne permet de conclure à une erreur des auteurs » explique Magda Tomasini. Le comité éditorial de la revue Population et Sociétés a lui aussi refusé de retirer l’article de Coulmont et Simon. Selon Gilles Pison, rédacteur en chef de la revue, l'étude ne « comporte pas d’erreur, mais une méthodologie différente de celle utilisée par Mignot ».

Qui de Karim ou Nicolas ?

En effet, Coulmont et Simon sont formels : l’enquête TeO a bien pris la question des Pieds noirs en considération. Afin de les exclure de leurs données, les rédacteurs de l’enquête - parmi lesquels se trouvait déjà Patrick Simon - ont procédé à un tri spécifique : lorsque les enquêteurs rencontraient des enquêtés dont les parents avaient pris la nationalité française à l'indépendance de l'Algérie, « ils arrêtaient l’entretien et le questionnaire n’était pas versé dans ce qui deviendra la base de données de l’enquête », assurent les chercheurs dans leur réponse, en libre accès, du 26 août 2021.

Mais alors qui, de Nicolas ou Karim ? L’écart semble plutôt tenir à la définition que les chercheurs donnent aux « descendants d’immigrés maghrébins ». Comme nous l’explique le démographe et directeur émérite de l’Ined Gilles Le Bras, ces divergences s’expliquent par « des ascendances mixtes ». Pour Coulmont et Simon, « tous ceux qui ont au moins un grand-parent maghrébin sont considérés comme descendants d'immigrés maghrébins. » Que votre grand-père paternel soit originaire du Maghreb suffit donc à vous faire entrer dans la catégorie des descendants d’immigrés maghrébins, même si son épouse et vos grands-parents maternels sont d’origine française. « C’est la vieille règle ségrégationniste américaine de la “one drop of blood” : toute goutte de sang noir faisait de vous un noir quels que soient vos ascendants », ose même Gilles Le Bras.

C’est de cette façon que Coulmont et Simon présentent leur pourcentage de 77 % de petits-enfants d’origine maghrébine ne portant pas un prénom arabo-musulman. Or, si l’on fait l’hypothèse inverse, selon laquelle il faut que les quatre grands-parents soient d’origine maghrébine pour être considérés comme petits-enfants d’immigrés maghrébins, alors selon ces mêmes données ,75 % des petits-enfants portent un prénom arabo-musulman. « Si deux, trois ou quatre grands-parents sont d’origine maghrébine, alors 39 % des petits enfants portent un prénom arabo-musulman et si l’on ne tient compte que des deux derniers cas (trois ou quatre ascendants immigrés maghrébins) alors le pourcentage s’élève à 60 % », analyse Gilles Le Bras, pour qui Jean-François Mignot décide de s’en tenir à une position intermédiaire.

Tempête sociologique

Les trois chercheurs ne décrivent donc tout simplement pas la même réalité. « L’un cherche à cibler les familles qui se sont le moins mélangées et donc qui sont restées le plus proches de la culture d’origine, les deux autres cherchent à les diluer dans la masse de ceux qui se sont métissés par le mariage mixte », nous explique Sylvain Manternach, géographe ayant participé à l'élaboration de L'Archipel Français de Jérôme Fourquet. Deux réalités qui existent donc parallèlement l'une à l'autre et qui éclairent les propositions d'Eric Zemmour d'une autre lumière. Pour le polémiste en effet, le choix du prénom indiquerait une volonté d'intégration (voire d'assimilation) à la société française là où cette querelle sociologique montre plutôt que c'est la mixité au sein de la famille qui joue le rôle le plus important dans le rapprochement culturel entre descendants d'immigrés et population générale. Ainsi ici, « tous les protagonistes ont tort en raison de leurs choix exclusifs, balaie Gilles Le Bras. Le résultat, c’est une tempête dans un verre d’eau. »

La controverse place néanmoins l'Ined dans une position inconfortable. La sociologue Michèle Tribalat, elle-même membre de cet institut, a pris le parti de Jean-François Mignot. Elle dénonce « une fraude scientifique rendue possible en raison de la complaisance de l’Ined, mais plus généralement de l’écosystème de recherche sur la question migratoire. » De son côté, la présidente de l'Ined, Magda Tomasini, a saisi le référent à l'autorité scientifique de l'institut qui devra rendre un avis sur l'affaire. « Face aux graves accusations de Jean-François Mignot, nous n'excluons pas de porter plainte », ​​​indique-t-elle à Marianne.


(SOURCE) : marianne.net LIRE L'ARTICLE COMPLET



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